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Colloque IRETRA 2026
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Présentation détaillée des thématiques > Thème 2 : Transformation du travailThème 2 : Transformation du travailL’industrie française a perdu 2,2 millions d’emplois industriels depuis le début des années 1980. Cette perte considérable est le corollaire de la chute constante de la part du secteur industriel dans le PIB, qui est passée de 22 % en 1970 à environ 10 % en 2024, soit l’une des plus faibles d'Europe. Si une part des emplois perdus est certainement comptabilisée dans le secteur des services, il n’y a aucune raison de penser que ce phénomène soit spécifique à la France. En d’autres termes, la désindustrialisation de la France par perte de compétitivité est bien la cause majeure du repli considérable de l’emploi industriel. Depuis 2017, et singulièrement depuis le déclenchement de la crise sanitaire de 2020 qui a montré au grand jour les conséquences dramatiques de la désindustrialisation sur la perte de souveraineté des pays, le devenir de l’industrie semble avoir trouvé un écho nouveau qui s’est traduit par une intensification des initiatives publiques de soutien à l’industrie. Si le plan « France Relance », à caractère plutôt conjoncturel, avait pour but de sauvegarder les emplois industriels directement menacés par les conséquences de la crise sanitaire, « France 2030 » a été pensé comme un plan à orientation structurelle destiné à soutenir l’investissement dans de nouvelles filières d’avenir. Grâce à ce soutien financier massif nombre de projets industriels ont vu le jour ou ont vu leur périmètre élargi. Le nombre d’ouvertures d’usines a fini par dépasser le nombre de fermetures, tandis que les emplois industriels créés l’ont été en plus grand nombre que les emplois qui continuaient d’être détruits. Cette évolution encourageante semble s’être estompée depuis fin 2023 et devenir plus fragile. Les doutes réapparaissent quant à l’avenir de l’industrie française et européenne ainsi que sur le devenir des emplois qui lui sont liés. Les problèmes de recrutement demeurent, mais leur caractère structurel refait surface. Ce, alors que le départ accéléré des seniors qui occupent des emplois sur tout le spectre de l’organisation industrielle risque d’accentuer les difficultés. Deux explications quant aux problèmes de recrutement semblent ici prévaloir, aussi importantes l’une que l’autre et liées entre elles : un problème de formation et de qualification, d’une part, un problème d’attractivité des emplois industriels d’autre part. L’industrie française ne parvient pas, en dépit du chômage persistant et en reprise depuis 2024, à trouver les qualifications et les compétences qui lui sont indispensables. On pense ici à l’exemple des métiers de la chaudronnerie, aux soudeurs en particulier. Mais on observe également que nombre de centres de formation (cas notamment du Grand Est, région connue pour être l’une des plus mal loties en termes de niveau moyen de qualification des jeunes) peinent à remplir leurs promotions d’élèves et se voient quelquefois contraints de fermer certaines formations, alors qu’elles avaient été pensées pour fournir des débouchés attendus dans les bassins d’emplois concernés. Alors que les salaires dans l’industrie sont en moyenne supérieurs de 15 % à ceux proposés dans le reste de l’économie, l’industrie peine à recruter, en particulier des jeunes. L’absentéisme reste élevé, celui-ci pouvant atteindre jusqu’à 7 % de l’emploi total dans le seul domaine de l’industrie agroalimentaire où il aurait même doublé depuis le début de la pandémie. Les formations et métiers de l’industrie souffrent d’un manque évident d’attractivité, les écoles d'ingénieurs ayant même tendance à décrocher face aux écoles de commerce. La sous-productivité liée à l’insatisfaction au travail est devenue manifeste et, depuis quelques années, la productivité enregistre même une baisse, ce qui constitue un phénomène particulièrement inquiétant. Comparée à ses voisins immédiats (Allemagne, Italie, Royaume-Uni), mais aussi aux Etats-Unis, la France est le seul pays à ne pas avoir retrouvé sa productivité d’avant Covid-19. Rappelons que dans les années 1990, la productivité du travail par salarié progressait encore en France de 1,3 % / an contre 0,8 % dans les années 2000 et de 0,2 % jusqu’en 2020. Outre l’insatisfaction au travail, parmi les principales causes invoquées pour expliquer l’orientation peu favorable de la productivité par le ministère du Travail figure, pour 20 % au moins, le recours massif à l’alternance. Tous secteurs d’activité confondus, le nombre d’alternants a augmenté en effet de 400 000 personnes depuis 2018, ce qui a fait passer leur part de 2,7 % à 4 % dans l’emploi salarié total. Si cette évolution est en elle-même positive, la moindre formation et la plus faible expérience des alternants tirent mécaniquement la productivité vers le bas. On peut s’interroger sur les conséquences de l’accélération de l’investissement dans « l’industrie 4.0 », la robotisation et les investissements dans l’intelligence artificielle (IA) sur l’évolution de la productivité du travail. S’il est vraisemblable que l’on assistera à la montée de certaines compétences, à l’avènement de nouveaux métiers, on peut penser qu’une transformation en profondeur du travail est une simple hypothèse à ce stade tant que les relations sociales au sein des entreprises industrielles n’auront pas évolué dans le sens d’une plus grande implication des salariés dans la gouvernance et les processus de décision. On sait qu’ici réside une des explications de la supériorité historique de l’industrie allemande. Nées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les lois sur Mitbestimmung (codétermination) prévoient que la moitié des sièges au conseil de surveillance d’une grande entreprise (plus de 2 000 salariés) soient occupés par des représentants des salariés, ce qui leur donne un poids très significatif dans les décisions. Les critiques de ce modèle lui reprochent de bloquer les restructurations stratégiques, de ralentir la prise de décision et les adaptations au marché. Ses défenseurs louent, au contraire, sa capacité à mobiliser les salariés, appelés à s’exprimer et à porter collectivement les décisions prises. Dans les groupes cotés en bourse, le comité des salariés est un contrepouvoir important face à la pression des actionnaires. En France, il n’est pas sûr que les administrateurs salariés dans les grands groupes disposent d’une telle influence et la loi PACTE de 2019, si elle crée le statut original de l’entreprise « à mission », n’a pas eu d’incidence directe sur le fonctionnement de la gouvernance des entreprises.
QuestionsQuelles sont les principales évolutions récentes que connaît le travail industriel ? En quoi peuvent-elles peser sur le processus de réindustrialisation ? À quelles conditions l’industrie française peut-elle créer des emplois durables et plus nombreux ? Avec les investissements dans l’industrie 4.0, la robotisation et les investissements dans l’intelligence artificielle, passe-t-on d’une forme d’organisation néo taylorienne du travail à une division cognitive des tâches ? Le recul de la productivité du travail est-il la conséquence de la crise du travail industriel ? De quels facteurs dépend l’implication des salariés dans la vie des entreprises industrielles ? Quelles évolutions le dispositif de formation aux métiers industriels devrait-il connaître ? La situation de la France est-elle spécifique ou est-elle partagée par les autres pays européens ?
RéférencesBost F., dir. (2024), industrialisation des territoires dans la région Grand Est. Enjeux, conditions, modalités, formes et perspectives, Rapport final remis à l’Institut de Recherches Économiques et Sociales (IRES). Colletis G. (2012) L’urgence industrielle, Le Bord de l’Eau. DARES, Comment mesurer les tensions sur le marché du travail ? Document d’étude n° 252, septembre 2021. DARES / France Stratégie, Métiers 2030, quelles perspectives de recrutement en régions ? 2023. France Stratégie, Les politiques industrielles, Rapport, novembre 2020. Leclerc E. (2024) Formations et compétences. La relation formation – emploi – innovation au prisme des territoires, in Bost François, dir., Réindustrialisation des territoires dans la région Grand Est. Enjeux, conditions, modalités, formes et perspectives, Rapport final remis à l’Institut de Recherches Économiques et Sociales (IRES) IRES/CGT/Université de Reims, (Bost F., dir.) (2023) Réindustrialisation des Territoires dans la région Grand-Est. IRES/CFE-CGC, Sauviat C. et Serfati C. (2021), Un bilan des politiques industrielles en France. Méda D. (2018), Le travail, Paris, Puf, Que sais-je. Méda D. et Vendramin P. (2013), Réinventer le travail, Paris, PUF, Le lien social. Vicard V. (2024), Faut-il réindustrialiser la France ? Paris, PUF.
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